NOTES DE TÊTES
DÉCRYPTAGES, RÉFLEXIONS ET PARTIS PRIS SUR L'ACTUALITÉ BEAUTÉ ET BIEN-ÊTRE
DUPE, SUPERDUPE ...
QUI EST VRAIMENT RESPONSABLE ?
SOUS-TRAITANCE

Une rupture commerciale mérite d'être lue comme un signal avant-coureur d'une recomposition plus vaste.
Celle qui vient de mettre fin, après quinze ans, au partenariat entre Urban Decay et Skindinavia (le façonnier de son spray fixateur All Nighter) en fait partie. Une fois libérée de son exclusivité, Skindinavia s'est associée directement à MCoBeauty, marque australienne étendard de la culture du dupe, pour lancer un concurrent, All Dayer, à 20 dollars contre 34 pour l'original qu'elle continue de fabriquer.
Il n'y a pourtant rien de fautif, à priori, dans la démarche de Skindinavia. Rentabiliser une technologie dès lors que l'exclusivité client arrive à échéance relève d'une logique commerciale parfaitement légitime. Sortir d'une exclusivité pour une marque, c'est aussi accepter que le façonnier reprenne sa liberté de vendre à d'autres ce qu'il n'a plus l'obligation contractuelle de réserver. Personne ne sait ce qui s'est réellement négocié en coulisses entre les deux parties ; en tirer une conclusion sur la loyauté de l'un ou de l'autre serait prématuré.
Business of Fashion a forgé un terme pour ce phénomène : le « superdupe ». À la différence du dupe classique, issu d'une ingénierie inverse approximative, le superdupe s'appuie sur la formule originale elle-même, produite par le même façonnier. La promesse d'« une performance proche à un prix inférieur » se mue en « la performance identique à un prix inférieur » : un renversement qui pulvérise l'argument implicite ayant longtemps justifié le premium du prestige.
Ce basculement ne serait rien sans la mutation qui s'est opérée côté demande. Savoir dénicher le meilleur équivalent économique d'un produit prestige est désormais valorisé, sur les réseaux sociaux, comme une preuve d'intelligence consumériste. Ce renversement est prouvé par une croissance à deux chiffres du marché du dupe : une validation sociale massive qui transforme un simple produit concurrent en phénomène viral.
Mais le vrai sujet n'est pas là, ou plus seulement là. Il se joue en amont, dans la relation entre une marque et son façonnier, une relation qui est en train de changer de nature sous l'effet de cette pression.
Le choix d'un façonnier n'a jamais rien d'anodin pour une marque de prestige. Il s'accompagne d'audits, de clauses de confidentialité, souvent d'une collaboration au long cours. Une relation de confiance doit s'installer pour permettre cette collaboration de qualité dans la durée.
L'affaire Urban Decay / Skindinavia ne doit pas conduire à une généralité hâtive sur l'ensemble de la filière. Tous les façonniers ne fonctionnent pas de la même manière : certains inscrivent une véritable éthique au cœur de leur modèle économique. Mettre l'ensemble de la filière sous le même soupçon reviendrait à faire porter aux façonniers un risque qui incombe d'abord aux marques elles-mêmes, dans la manière dont elles négocient leur protection.
Depuis toujours, les marques qui identifient une innovation formule suffisamment différenciante chez leur sous-traitant peuvent négocier une exclusivité totale, si les volumes le justifient ou si elles sont prêtes à la payer ; partielle, sur une durée limitée, dans les autres cas.
Mais cette option n'est réellement accessible qu'aux plus grosses maisons, celles qui pèsent assez lourd dans le carnet de commandes du façonnier pour faire plier son calendrier commercial. Les marques plus petites, elles, sont souvent contraintes d'acheter des formules « sur étagère », parfois très légèrement modifiées, parfois strictement identiques à une formule déjà vendue ailleurs. En makeup comme en skincare, il suffit parfois (mais de moins en moins, étant donné le niveau d'éducation en constante amélioration des consommateurs) de retravailler un parfumage et une couleur de texture pour qu'une formule quasi identique échappe à la détection du grand public. Le rapport de force ne se joue donc pas seulement entre marque de prestige et marque de dupe : il se joue d'abord entre la marque et son propre fournisseur, sur sa capacité à verrouiller ce qu'elle achète.
Ce qui change aujourd'hui, ce n'est pas la porosité entre le luxe/prestige et les propositions à la qualité croissante des marques plus accessibles, elle a toujours existé, c'est que le façonnier a désormais les moyens de la rendre publique et de la monétiser directement, en s'associant frontalement à des acteurs du dupe à très forts volumes.
Ce phénomène s'inscrit dans une recomposition industrielle plus large : le basculement de la Corée du Sud devançant la France comme premier exportateur de cosmétiques vers les États-Unis reflète la démocratisation de l'accès à des façonniers coréens (Cosmax, Kolmar) capables d'une sophistication technique comparable à celle des plus grandes maisons, au service indifféremment de marques de niche, d'enseignes de grande distribution et de marques de dupe assumées.
Une question mérite d'être posée plutôt que tranchée : pourquoi ces façonniers coréens peuvent-ils, structurellement, vendre à tous, là où d'autres acteurs s'engagent dans l'exclusivité ? L'hypothèse la plus vraisemblable tient moins à une différence d'éthique qu'à un modèle économique : des volumes considérables, des cycles de développement très rapides et des marges plus resserrées, qui rendent l'exclusivité coûteuse à accorder et moins nécessaire à leur rentabilité.
Et pour aller un peu plus loin de manière plus générale, quid des marques des façonniers eux-mêmes ? Ils se sont longtemps interdit de lancer leur propre marque, précisément pour ne pas concurrencer leurs propres clients sur leur terrain, avec des formules identiques et des structures de prix nettement plus faibles. Cette discipline relevait autant d'un calcul stratégique (ne pas mordre la main qui nourrit le carnet de commandes) que d'une forme de déontologie professionnelle.
Le secteur du parfum s'écarte cependant de cette règle, d'une façon légèrement différente. Ce ne sont pas les façonniers au sens strict qui s'y aventurent, mais des licenciés qui ont récemment lancé leurs propres marques : Coty avec Infiniment Coty, Interparfums avec Solférino. Le mécanisme n'est pas tout à fait identique : il s'agit ici d'acteurs qui maîtrisaient déjà la création et la distribution de parfums sous licence, et qui capitalisent sur cette expertise pour développer leur propre marque plutôt que sur une formule client. Mais le résultat converge : un acteur historiquement positionné en coulisses choisit de passer devant la scène, avec une structure de coûts de distribution que les marques qu'il servait ne peuvent pas répliquer.
Si la texture et la formule deviennent comparables, la question de ce qu'il reste réellement à vendre aux marques de prestige devient centrale : la dimension onirique, l'accès à un univers de marque et sa narration, la relation client ou encore la caution scientifique documentée.
La réponse stratégique la plus solide n'est donc pas seulement juridique (le droit protège mal le positionnement et l'expérience), ni morale en désignant les façonniers comme les seuls responsables d'un système auquel les marques elles-mêmes participent par leurs propres choix contractuels.
Elle est d'abord industrielle et anticipatoire, en amont, dans la manière dont le façonnier est choisi, et la relation construite et sécurisée. Une marque de prestige qui n'a pas cartographié quelles formules sont suffisamment lisibles pour être « dupables », et qui n'a pas négocié en conséquence des clauses d'exclusivité, de non-cession ou de délai de carence, prend un risque qu'elle découvrira trop tard. La gouvernance de la chaîne de sous-traitance mérite de remonter jusqu'au comité de direction, au même titre que la protection de la propriété intellectuelle.
Dans un monde où la performance chimique devient reproductible, c'est la capacité à construire du sens et de la confiance autour d'elle ; et à choisir, verrouiller et faire vivre une relation de confiance avec ceux qui la fabriquent, qui devient le dernier terrain de différenciation réellement défendable.
Sources : Beauty Independent, « Beauty's Dupe Economy Hits A New Stage », 6 août 2026
Image Nicola Marfisi
